lundi 21 août
Ephémère effigie
dimanche 23 juillet
Les premiers ânes
Jacques Prévert, contes pour enfants pas sages
Autrefois, les ânes étaient tout à fait sauvages, c’est-à-dire qu'ils mangeaient quand ils avaient faim, qu'ils buvaient quand ils avaient soif et qu'ils couraient dans l'herbe quand ça leur faisait plaisir.
Quelquefois, un lion venait manger un âne, alors tous les autres ânes se sauvaient en criant comme des ânes, mais le lendemain ils n'y pensaient plus et recommençaient à braire, à boire, à manger, à courir, à dormir... En somme, sauf les jours où le lion venait, tout marchait assez bien.
Un jour, les rois de la création (c'est comme ça que les hommes aiment à s’appeler entre eux) arrivèrent dans le pays des ânes, et les ânes très contents de voir du nouveau monde galopèrent à la rencontre des hommes.
Les ânes (ils parlent en galopant): "Ce sont de drôles d'animaux blêmes, ils marchent à deux pattes, leurs oreilles sont très petites, ils ne sont pas beaux mais il faut tout de même leur faire une petite réception... c’est la moindre des choses ... "
Et les ânes font les drôles ils se roulent dans l'herbe en agitant les pattes, ils chantent la chanson des ânes et puis, histoire de rire, ils poussent les hommes pour les faire un tout petit peu tomber par terre; mais l'homme n'aime pas beaucoup la plaisanterie quand ce n'est pas lui qui plaisante et. il n'y a pas cinq minutes que les rois de la création sont dans le pays des ânes que tous les ânes sont ficelés comme des saucissons.
Tous, sauf le plus jeune, le plus tendre, celui-là mis à mort et rôti à la broche avec autour de lui les hommes le couteau à la main. L’âne cuit à point, les hommes commencent 'à manger et font une grimace de mauvaise humeur puis jettent leur couteau par terre.
L'un des hommes (il parle tout seul): "Ça ne vaut pas le boeuf, ça ne vaut pas le boeuf! "
Un autre : "Ce n'est pas bon, j'aime mieux le mouton!"
Un autre : "Oh que c'est mauvais (il pleure)."
Et les ânes captifs voyant pleurer l'homme pensent que c'est le remords qui lui tire les larmes.
On va nous laisser partir, pensent les ânes mais les hommes se lèvent et parlent tous ensemble en faisant de grands gestes.
Choeur des hommes : "Ces animaux ne sont pas bons a manger leurs cris sont désagréables, leurs oreilles ridiculement longues, ils sont sûrement stupides et ne savent ni lire, ni compter, nous les appellerons des ânes parce que tel est notre bon plaisir et ils porteront nos paquets. "C'est nous qui sommes les rois, en avant!" Et les hommes emmenèrent les ânes.
jeudi 06 juillet
Poros & Pénia
Ce dimanche, Candy ouvre des yeux de petite fille dans un corps de géant et dans un lit bien trop grand. Le pyjama est flottant. Ses paupières contiennent mal son réveil. Chocolat au lait ou chocolat au lait ? Aucun des deux. Son souffle n’est plus celui des bébés.
Elle met une seconde à réaliser : petite fille elle est prisonnière. Papa ne vient pas. Maman n’est pas là. Ton p’tit dèj du matin ne sera pas. Elle reste là, figée sur son lit, la conscience et l’absence en mêlée.
Que s’est-il passé entre temps ?
Grand-maman ne l’emmène plus en médina. Papy ne lui apprend plus la prière. Tati ne demande plus son dernier pas de danse. Mme Barosa ne lui donne plus des cours de piano. Et elle ne court plus dans un champ de blé à rire juste de pouvoir courir ; vers des bras géants qui finiront par la rattraper si un épi s’en mêlait.
Candy n’est plus dans un océan de communion. Elle est reine des otages. Les ombres qu’elle avait vues sur la paroi de la caverne lui montraient un monde arc-en-ciel, insouciant, amoureux, aventureux, festif. Ce n’était là que le libre-arbitre de pauvres hommes enchaînés. Elle a jugé les images pour la réalité. Et même s’il arrivait que l’un de ces humains soit libéré ; il choisit de rester dans sa vie, écroué, car elle est réelle pour lui.
Quant à l’amour, et bien, c’est seulement parce que Zeus a décidé de couper en deux les androgynes (avec une tête à deux visages[1], quatre bras, huits jambes), pour les punir d’avoir voulu escalader le ciel, qu’aujourd’hui, on cherche notre «moitié», errants, hagards. Très terre-à-terre Zeus…restons-le.
Pourquoi ce dimanche ci, ce matin là devait-elle mettre des mots à terre? Que vient faire Platon dans ces ondes dominicales?
Candy se retrouve le cas pratique de vieilles envolées de profs de philo. Ce matin elle se voit pousser de longues et pesantes moustaches sur son visage de petite fille…Elle sent le dru de ces bouts de poils qui disent qu’on est un homme adulte, c'est-à-dire mature et majeur…
Elle devient adulte, comme ces miteux et mythiques professeurs ! Elle n’a pas le cafard, elle le devient. Brave petite bête. Gregor Samsa (Kafka) aura finalement trouvé la sérénité dans la peau d’un insecte mais aussi le désamour des siens parce qu’il ne sert plus à rien. Et si c’était cela le moins pire dans le meilleur des mondes possibles ? Se « blatteriser » ?
La petite fille gigote dans les tavernes de Candy. Elle est fébrile. Commence à poindre une fièvre. Rien de mieux qu’une douche pour chasser ces tumultes. Se dirigeant vers la salle de bain, elle sent ses membres engourdis, ankylosés, et trop lourds pour être portés. Elle se sent très légère et statique à la fois. Les hauteurs de la maison lui paraissent disproportionnées : le patio a doublé de largeur, la poignée de la salle de bain est trop basse. Elle parvient à entrer dans la douche. Pcchhhh, enfin l’eau tiède perle sur son visage. Elle ferme les yeux très forts, ouvre légèrement la bouche pour mieux sentir filer l’eau savoureuse, chaleureuse. Mais Platon ne lâche pas son affaire. L’eau continue de creuser les limons.
L’amour auquel elle a goûté, et l’industriel de ses jours d’adulte la rendent philosophe et chèvre ; entre ignorance et savoir, à mi-chemin. Comme la nature démentielle de l’Amour, fils de l’Abondance (Poros) et de la Pauvreté (Pénia). Et comme au Banquet où ils nous parlaient il y a bien longtemps, d’amour comme désir de l’absolu, Candy se demande où est le vrai dans ce qu’elle voit.
Il y a de ces maladies que l’on n’attrape qu’une seule fois dans sa vie. Candy n’était plus une ce dimanche matin. L’adulte regardait la petite fille, confuse. De toutes les poupées passées entre ses mains, aucune n’était adulte.
[1] http://www.cyberphilo.com/textes/androgynes.html









